Maë Bittar

Gestalt-Thérapeute

Se former pour être thérapeute : attention aux vendeurs de rêve

par | Sep 10, 2025 | Être avec, Formation, Home, La Gestalt-thérapie, Liens

Se former pour être thérapeute : attention aux vendeurs de rêve

Être thérapeute, c’est exercer un métier sensible, relationnel, ouvert au monde, qui peut permettre de retrouver du sens existentiel et relationnel. C’est une fonction qui permet d’accompagner l’humain dans sa complexité, et c’est de plus en plus essentiel dans une société qui considère de moins en moins l’humanité des individus.

Mais cette noblesse en fait aussi une cible idéale pour des manipulations et des ventes de formations qui surfent sur le désir de sens et la recherche d’un nouvel équilibre de vie sans prendre de précautions éthiques. Ces programmes sont souvent conçus comme de véritables tunnels de vente, où chaque étape exploite des leviers psychologiques qui endorment petit à petit notre capacité de réflexion et de décision, et nous amènent pas à pas jusqu’à l’achat… 

Analysons ensemble ce processus : nous passerons en revue neuf étapes principales, pour voir comment elles fonctionnent, quel impact elles ont, et en conclusion, ce que cela produit sur les formations et sur la pratique thérapeutique.

Note : ces étapes ne sont pas toujours mises en œuvre dans cet ordre ; certaines se combinent ou se chevauchent pour renforcer l’effet recherché. L’ordre qui suit est une possibilité parmi d’autres.

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Sommaire

Vous voulez changer pour avoir un travail qui fait du sens dans votre vie.  Un travail où vous allez aider les autres pour vous sentir utile ?

Vendeur

Vous voulez  changer pour un travail qui vous permet d’avoir des revenus confortables voire très confortables de plus de 5000€ par mois ?

de

Vous voulez aider des gens mais aussi pouvoir être libre, vivre à votre rythme, partir souvent en vacances et ne pas travailler beaucoup ?

rêve

Tout commence par un rêve : on nous invite à imaginer une vie transformée…

1. Première étape : Faire rêver

Dans cette première étape, le principe est de faire rêver des personnes en quête de changement.  Cette accroche joue sur deux besoins universels :

  • retrouver du sens dans son activité professionnelle (aider, contribuer, être utile),

  • atteindre une sécurité financière (vivre de son activité, ne plus subir la précarité).

C’est une technique classique de persuasion : activer les motivations intrinsèques (sens, vocation) et extrinsèques (argent, confort).

Cela peut prendre la forme proposition d’imaginaire : « Imagine-toi dans six mois, ton agenda rempli, tu gagnes ta vie en aidant les autres. »
→ Ici, on active à la fois le désir de sens (aider, avoir un métier utile) et le désir de gain (agenda rempli, revenus).

Les promesses “d’alignement”, “d’abondance”, “de liberté” sont des formulations directes du désir de gain symbolique et matériel.

En psychologie sociale, Cialdini explique que ces promesses de gain (argent, liberté, reconnaissance, transformation) abaissent notre vigilance critique. On est plus sensible à la persuasion quand on est déjà en train de se projeter dans le rêve qu’on nous vend.

📚 Référence : Cialdini, R. (2001). Influence: Science and Practice – principe de l’attrait initial par désir de gain.

Une fois ce rêve éveillé, il s’agit de nous faire entrer dans un processus où chaque petit pas compte : c’est l’engagement.

2. Deuxième étape : l'entrée dans le tunnel...

Une fois le rêve éveillé, vient la phase d’engagement. On propose de regarder une vidéo, puis de participer à une conférence ou une formation gratuite. Pendant cette séance, on invite les participants à écrire une phrase dans le chat, à cliquer sur un bouton.

Cela paraît anodin, mais c’est une application directe de la théorie de l’engagement : « même si tu n’as fait qu’un petit pas, tu t’es impliqué et cela augmente la probabilité que tu continues dans la direction proposée ». Le “tunnel” n’est pas pédagogique mais commercial : c’est un tunnel de vente destiné à renforcer l’engagement et à amener à l’achat.

📚 Références :

Mais un rêve et un engagement ne suffisent pas : encore faut-il prouver que les promesses d’une vie meilleure seront tenues… C’est là qu’interviennent les témoignages.

3. Troisième étape : utiliser des témoignages

🔎 Biais cognitifs en jeu : pourquoi les témoignages nous influencent

  • Preuve anecdotique (anecdotal fallacy) : croire qu’une histoire individuelle prouve une règle générale.

  • Biais de disponibilité : accorder plus de poids à un récit marquant et concret qu’à des données objectives.

  • Biais de confirmation : retenir les témoignages qui confirment ce qu’on espère, ignorer ceux qui contredisent.

  • Effet de halo : si une personne paraît sincère et inspirante, on lui attribue une crédibilité globale, même sans preuve.

👉 Ces biais expliquent pourquoi les témoignages, même sélectionnés ou exagérés, peuvent paraître plus convaincants qu’une analyse rationnelle.

Viennent ensuite les récits de personnes qui auraient transformé leur vie grâce à la formation. C’est le levier de la preuve sociale : si d’autres réussissent, je peux réussir aussi.
Mais ces témoignages sont biaisés (on sélectionne les “success stories”), voire parfois fabriqués. Ils créent une illusion de garantie qui n’a pas de valeur réelle.

📚 Références :

  • Définition et effet psychologique de la preuve sociale dans nos décisions :
    “Qu’est-ce que la preuve sociale ? 15 méthodes éprouvées” (Brand24) Brand24

  • Un article qui la déconstruit dans une optique éthique (risques, manipulation) :
    “La preuve sociale : Pourquoi suivons-nous le mouvement…” (Sales Odyssey) salesodyssey.fr

Cialdini (2001) – principe de social proof : nous imitons les comportements des autres en situation d’incertitude.

Pour donner encore plus de poids à ces témoignages, un vernis d’autorité est ajouté : diplômes, certificats, articles sponsorisés.

4. Quatrième étape : donner une impression de crédibilité

Un premier levier fréquent est la mise en avant de “formations diplômantes” ou de “certificats” qui sonnent officiels. L’argument est simple : “puisque c’est diplômant, c’est reconnu” », suivi de : « puisque c’est reconnu, ça a de la valeur ». Mais dans le cas de la thérapie (comme la Gestalt, la sophrologie, la psychanalyse, etc.), il n’existe pas de diplôme d’État. C’est d’ailleurs pour cela qu’il y a une autoréglementation de la profession : des praticiens se sont structurés dans des associations, qui sont différentes des instituts de formation. Ces associations ont rédigé des codes éthique et déontologie et organisent des commissions éthique et déontologie qui peuvent traiter des plaintes des patients et les demandes d’éclairage des praticiens. C’est protecteur pour les patients d’aller voir des thérapeutes qui sont membres de ces structures, car en cas de conflit avec leur thérapeute, ils ne se retrouvent pas seuls avec la justice.

👉 Le procédé joue donc sur l’illusion de légitimité :

  • Le mot “diplôme” renvoie dans l’esprit des gens à l’Université, à l’État, à la validation académique.

  • En réalité, il s’agit souvent de titres privés délivrés par l’organisme lui-même, qui n’ont pas de valeur légale ni de reconnaissance professionnelle.

  • C’est une forme d’argument d’autorité (Milgram, 1974) : on se fie à une source perçue comme crédible, même quand cette crédibilité est artificielle.

Un deuxième levier, très limite en terme d’éthique, pour renforcer la confiance, est le recours à des articles sponsorisés publiés dans de grands médias (BFM, Le Point, Forbes). Ces contenus ressemblent à du journalisme, mais sont en réalité du brand content (contenu de marque) payé par l’organisme de formation.
C’est une technique de détournement d’autorité : si un média reconnu en parle, alors c’est forcément fiable.

Des entreprises comme Scribeo, une Agence spécialisée en Brand Content et communication digitale haut de gamme fondée en 2016, basée à Courbevoie, proposent des campagnes de brand content « premiums », en partenariat avec des médias nationaux comme Le Point, BFM Business, Forbes, CNews, La Tribune, Grazia, ou Biba. Les articles ont l’apparence d’articles de presse, sont publiés sur les médias, mais avec une petite mention « contenu publicitaire » qui parfois n’est même pas présente.

📚 Références :

  • Milgram (1974). Obedience to Authority – nous accordons une confiance disproportionnée aux sources perçues comme légitimes.
  • Cialdini, R. Influence et Manipulation (2006, trad. fr.) – principe d’autorité : nous avons tendance à suivre ce qui se présente comme légitime, uniforme, ou titré.

Un troisième levier est l’utilisation par certains organismes de formation français de la norme Qualiopi comme norme de Qualité pédagogique.

Or, si Qualiopi offre un socle de professionnalisation, en structurant les processus internes (communication, accueil, suivi, audits périodiques…) et en augmentant une certaine transparence vis-à-vis des apprenants et des financeurs, elle n’est en rien une validation pédagogique. Elle ne garantie pas la qualité du contenu pédagogique ni l’expertise des formateurs, ni ne mesure les résultats d’apprentissage ou l’efficacité réelle des formations

Une fois la crédibilité établie, le discours se pare de grandes valeurs, répétées jusqu’à devenir des slogans.

5. Cinquième étape : marteler des valeurs

Le discours se pare de grandes valeurs : authenticité, liberté, dépassement de soi, joie, bonheur, bienveillance… Ces mots sont répétés jusqu’à devenir des slogans. Leur fonction n’est pas de transmettre une éthique, mais de créer un halo positif autour de la marque.

📚 Références :

  • Lutz, MacKenzie & Belch (1983). Attitude Toward the Ad as a Mediator of Advertising Effectiveness – l’utilisation de valeurs positives améliore l’attitude envers le message, même sans contenu objectif.
  • Wikipédia : l’effet de halo

Mais l’objectif reste commercial : récupérer les coordonnées pour transformer l’intérêt en inscription.

6. Sixième étape : récupérer des prospects qualifés et hameçonnés

Chaque étape de cette manière de faire vise aussi à collecter des données (mails, numéros) pour pouvoir ensuite entrer les personnes qui ont manifesté un premier intérêt dans un fichier prospect et les recontacter par la suite.

Les techniques de “closing” (appels téléphoniques, mails de suivi pour amener les prospects à l’acte d’achat) utilisent parfois la culpabilisation : « Si tu n’investis pas, c’est que tu ne crois pas en toi ».
C’est un usage direct du biais de rareté et d’urgence pour pousser à l’achat immédiat.

L’affichage de formations avec la signalétique « Complet » peut participer de cette impression d’urgence. Cela fait passer le message que l’offre est rare et faire pression pour une décision d’inscription aux formations ouvertes

Comme tout bon tunnel de vente, il est souvent proposé de s’inscrire rapidement à une offre spéciale, il est rappelé que c’est le moment ou jamais pour enfin passer à l’action, des tarifs peuvent être proposés, parfois jusque 50% si on s’inscrit immédiatement.

📚 Référence : Cialdini (2001) – principe de scarcity : nous valorisons davantage ce qui semble rare ou limité.

Et pour que nous restions captif, on nous intègre dans une communauté rassurante, de personnes mobilisées par la formation, dont il devient difficile de se retirer.

7. Septième étape : créer une impression de communauté

Enfin, on propose aux participants d’intégrer des groupes (Facebook, WhatsApp, Slack). La “communauté” devient un levier de pression sociale : rester, c’est appartenir ; partir, c’est se marginaliser.
C’est une exploitation du besoin humain d’appartenance.

Dans ces groupes, la réussite est mise en avant : on y présente des personnes qui passent à l’action et s’entraident. On félicite les personnes qui s’inscrivent dans la formation, comme les personnes qui « font de l’argent ». Ces groupes créent ainsi un sentiment d’appartenance, en donnant l’impression de trouver “des gens comme soi”. Enfin, ils jouent souvent le rôle de contrepoids face à l’entourage (famille, amis) qui pourrait se montrer sceptique et inciter à douter de la pertinence d’un tel investissement.

📚 Références :

À cela s’ajoute une mécanique de relances régulières, toujours plus insistantes.

8. Huitième étape : relance régulière et appuyée des contacts

Une fois que l’on a laissé son adresse mail ou son numéro de téléphone, on entre dans une stratégie de relance soigneusement conçue.
Cela passe par :

  • des mails réguliers avec des titres accrocheurs (“As-tu vraiment décidé de changer ta vie ?”),

  • des propositions de contacts téléphoniques qui peuvent être chaleureux, insistants, parfois culpabilisants (“si tu n’investis pas, c’est que tu n’as pas assez foi en toi”),

  • des messages qui créent un sentiment d’urgence ou de rareté (“c’est le moment, la dernière chance pour profiter de l’offre”).

Ces pratiques s’appuient sur deux biais puissants :

  • le biais de rareté (peur de manquer une opportunité),

  • et l’escalade d’engagement (sunk cost fallacy) : une fois que tu as donné tes coordonnées et investi du temps, tu es plus enclin·e à continuer plutôt que de reconnaître une perte.

📚 Référence :

  • Cialdini, R. Influence et Manipulation (2006, trad. fr.) – chapitres sur la rareté et la cohérence.

  • Arkes & Blumer (1985). The Psychology of Sunk Cost – étude sur l’escalade d’engagement.

  • Pour comprendre comment ce biais cognitif pousse à l’insistance malgré le mauvais sens des décisions, vois l’article « Escalade d’engagement » sur Wikipédia.

👉 La relance n’est pas un suivi bienveillant : c’est une pression calculée pour transformer un contact en client payant, parfois au prix du discernement.

Reste alors la question essentielle : est-ce que tout cela marche vraiment ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

9. Neuvième partie : mais est-ce que ces formations marchent vraiment ?

Ces techniques marketing peuvent effectivement porter des fruits… mais à quel prix ?

Certaines personnes y trouvent effectivement un soutien et un accompagnement utile pour soit changer de métier soit développer leur activité.

D’autres, séduites par le marketing, paient et suivent la formation sans réel bénéfice et sortent du processus déçues.

Enfin, une minorité y réussit pleinement — mais il est possible que ces personnes auraient trouvé leur voie même sans passer par ce type de dispositif.

Mais cette réussite se fait au détriment de la présence, du travail en profondeur et de l’éthique.

En effet, concrètement :

  • Pour les thérapeutes qui suivent ces formations et cherchent des clients, cela revient à travailler surtout avec des clients à qui l’on a promis des changements rapides, qui sont venu comme des poissons “hameçonnés”, séduits par des promesses de bien-être immédiat. Des clients souvent soit issus de milieux aisés, soit en grande vulnérabilité et attirés par les messages qui exploitent leur faille.

  • Pour les instituts qui suivent ces formations et cherchent des stagiaires, ce qui marche, ce sont les grandes promotions, avec des contenus standardisés et simples à délivrer. les stagiaires sont aussi attiré par des promesses de mieux-être et de réussite financière. Le recrutement repose moins sur la sélection de gens qui sont prêts que sur leur capacité à investir financièrement.
    La rentabilité maximale vient particulièrement des modules de formations en ligne pré-enregistrés : produits une fois, ils peuvent être vendus indéfiniment, sans la présence continue de formateurs.

Peu à peu, le métier se transforme : les instituts se concentrent davantage sur le marketing et le recrutement de clients que sur la transmission vivante d’une posture thérapeutique. Et pour que les futurs thérapeutes trouvent eux-mêmes des clients, on les forme… à reproduire les mêmes mécanismes marketing. Ces formations sont contraintes à reproduire un discours affichant des « clefs », des « secrets », ce qui est l’opposé d’une formation sensible travaillant la matière humaine.

👉Le risque c’est que peu à peu, le métier se déforme : on forme plutôt à “trouver des clients” qu’à accompagner des personnes dans leur profondeur.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ces mécanismes peuvent laisser certaines personnes sur le carreau mais aussi remplir des salles et générer des revenus, mais ils interrogent profondément ce que devient le métier.

En conclusion

Ces techniques ne sont pas inventées par hasard : elles reposent sur des mécanismes psychologiques bien documentés.
Ce n’est pas la formation en soi qui est critiquée, mais le recours à des méthodes qui brouillent les repères éthiques et exploitent la vulnérabilité de personnes en quête de sens.

👉 Se former à la thérapie doit être un espace d’exigence et de discernement, pas un marché de promesses et de rêves empaquetés dans un tunnel de vente.

Pour aller plus loin...

Si vous souhaitez approfondir ces questions et comprendre comment ces mécanismes d’influence fonctionnent, voici des ressources accessibles et éclairantes :

  • 🎧 Podcast Méta de Choc : Coaching : Eldorado de la manipulation mentale
    L’expert en marketing Rémi Rivas y raconte de l’intérieur son expérience d’un séminaire géant animé par Tony Robbins, figure du coaching en développement personnel. Il y décrypte les mêmes procédés de manipulation que ceux évoqués ici : engagement progressif, preuve sociale, autorité, culte du dépassement de soi…
  • 🎧 Podcast avec Albert Moukheiber : Le vrai du faux sur le cerveau
    Psychologue et neuroscientifique, Albert Moukheiber montre comment des concepts comme “neuroproductivité” ou “neuroleadership” sont utilisés pour donner une fausse crédibilité scientifique à des méthodes simplistes.

Maë et Sophie sont agréées par le Collège Européen de Gestalt-thérapie

Sophie Deblyck : 06 83 13 41 75 deblycksophie@gmail.com
Maë Bittar : 06 19 57 19 00 mae.bittar@etreavec.fr

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